Un an de prison

C'était ce qu'encouraient généralement les chauffards qui, après avoir copieusement arrosé une soirée, renversaient nuitamment un piéton avant de poursuivre leur route cependant que celui-ci agonisait sur le bas-côté. Encore cette peine était-elle assortie d'un sursis, comme pour bien montrer que, finalement, briser une vie et souvent celle de toute une famille, n'était pas si grave. Il est vrai que les temps ont un peu changé depuis qu'un petit homme énergique et toujours prompt à démontrer sa volonté de fer aux médias friands est passé par le ministère de l'Intérieur. Il est depuis parti vers d'autres cieux, j'ose à peine écrire qu'il règne à présent sur un autre marocain, mais son successeur, sur la même voie tente de faire aussi bien que lui sinon mieux. Je suivis avec un certain amusement les atermoiements des grandes maisons d'édition musicale que chacun se plait à appeler « majors » (eh oui, ma bonne dame, nous ne sommes plus à un anglicisme inutile près) à propos de la baisse des ventes de disques. C'est tout de même drôle : ces grandes compagnies sont les cousines de celles qui, pour produire à un prix toujours plus bas, n'hésitent pas à faire le tour du monde pour trouver de nouveaux crève-misères à exploiter, celles qui font de leur prix l'argument ultime et voilà que justement, des « consommateurs » trouvent le moyen de « consommer » de la musique à vil prix mais cette fois-ci elles ne sont pas contentes. Lorsque le CD arriva en France, je me souviens que le prix des albums avait subitement doublé. Mais c'était nouveau, c'était à la mode, le support était prétendument inusable et cela valait bien quelques sacrifices. Depuis, en dépit des protestations de bonne foi des dirigeants de ces « majors », le prix des CD n'a guère baissé.


L'on commence par créer de la concurrence partout, pour le bien du consommateur. On lui apprend que c'est pour son bien, qu'il pourra comparer, trouver moins cher. L'on en vient à faire des plans sociaux, même lorsque les bénéfices sont là (pour le bien du consommateur, vous dis-je) et la dernière mode est même au chantage à la délocalisation : travailler plus pour le même salaire (convenons qu'il existe des variantes : travailler autant pour moins de salaire) et même, à la délocalisation sans chantage. Tout cela dans l'intérêt du consommateur ! Eh oui, la boucle est bouclée : vous vouliez du « pas cher », vous en avez ! Un smicard, un étudiant ou même quelqu'un qui aurait les moyens d'acheter cette musique vendue comme n'importe quoi d'autre avec les mêmes publicités, les mêmes méthodes de commercialisation, préférera mettre son argent ailleurs que dans ce qu'il peut avoir gratuitement. D'autant que des consommateurs ayant les moyens de payer, il y en aura de moins en moins...


Il fallait donc faire une loi pour protéger les intérêts de ces pauvres compagnies. Bien sûr, l'on aura pris soin de mettre en avant la création artistique, la diversité, les artistes eux-mêmes. Le piratage leur fait certainement du tort, mais moins que ces « majors » qui vivent grassement de leur talent. La musique et les musiciens existaient avant elles, elle continuera d'exister après. Il appartient aussi aux artistes de créer un lien d'affection avec leur public. N'existe-t-il pas des artistes dont vous achèteriez l'album, même si l'on vous proposait une copie gratuite ?


La loi sur l'économie numérique, la fameuse LEN est donc née de la volonté protectrice de notre cher gouvernement. Je ne l'ai pas lue dans le détail et je ne suis pas avocat mais j'ai tout de même retenu que les peines encourues les plus lourdes comprenaient de la prison ferme. Que penserait un spectateur ignorant tout de ce merveilleux dispositif législatif et qui verrait la scène suivante : un homme tapote sur son clavier, clique sur sa souris, jubile lorsque des sons plus ou moins bien arrangés sortent des haut-parleurs situés à côté de son écran. Puis, des hommes en armes surviennent, l'arrêtent. Il est rapidement jugé puis mis en prison.


Je n'ai même pas envie d'écouter les arguments qui voudraient défendre une telle loi tant il me semble qu'elle ne fera que faire perdre sa liberté à un homme qui a eu le tort de télécharger de la musique sans payer, souvent même il perdra son emploi (car il n'y a pas que quelques marginaux qui se livrent à cela) ce qui précarisera sa famille tout entière. Ne parlons même pas des fréquentations qui deviendront siennes dans la prison où il sera enfermé. Gageons qu'elles ne l'aideront pas à retrouver le droit chemin à sa sortie. Allons, que l'on réserve la prison aux criminels à ceux qui s'attaquent à des individus est légitime. Qu'on y envoie aussi ceux qui dévalisent les banques avec armes ou qui font sauter des fourgons blindés avec des bazookas peut encore passer dans notre nouveau siècle mais emprisonner un quidam qui joue de la souris et du clavier !


Si j'en suis venu à écrire tout cela, c'est parce que cette loi m'a, moi aussi, rattrapée. Ai-je téléchargé de la musique ou des films par centaines ? Non. J'habite dans une région qui n'est pas jugée prioritaire pour qu'on y installe des moyens de communication modernes. Il faut comprendre par là que notre village n'est pas rentable... Ai-je piraté des sites ou commis d'autres délits de ce genre. Pas plus. En fait, je suis considéré par cette loi comme l'éditeur de ce site et la «  Loi n°2004-275 pour la Confiance dans l'Économie Numérique » stipule qu'à ce titre je dois publier sur mon site mes coordonnées postales mais aussi mon numéro de téléphone personnel ! Vous n'y croyez pas ?


C'est pourtant vrai (voir le texte de loi sur http://www.legifrance.gouv.fr) !


Par chance, notre législateur, dans sa grande magnanimité prévoit que, par dérogation pour les particuliers n'éditant pas leur site dans un but professionnel pourront se contenter de fournir ces informations à leur hébergeur. Ouf ! Merci messieurs, vraiment merci de votre sollicitude. En me contentant de délivrer « si possible en page d'accueil » ces coordonnées, j'échapperai de peu à la prison... Ne serions-nous pas en train de prendre un virage dangereux ? La signalisation semble en tout cas faire défaut.


Pour satisfaire à cette loi, voici donc l'identité et l'adresse de ce dangereux fauteur de trouble qui héberge ce site :


SAS au capital de 500 000€ RCS Roubaix
– Tourcoing 424 761 419 00011 – Code APE 721Z - N° TVA : FR 22-424-761-419-00011
Siège social : 140 Quai du Sartel - 59100 Roubaix - France